Il fallu 3 jours à la Belgica pour traverser le détroit de Magellan. Les coups de vent y sont d’une violence inouïe et les courants de marée peuvent atteindre une vitesse de sept à huit nœuds.
Le
1er décembre Punta Arenas (en anglais Sandy Point), capitale des
territoires chiliens et la ville la plus au Sud du monde, est en vue. Déclarée
port franc en 1865, la cité se peuple et en 1897 elle comptait 4.500 habitants
(aujourd’hui : 120.000) avec une majorité de Dalmates et d’Allemands.
Le climat n’y est pas idéal, les températures moyennes sont de +/- 7° C.
C’est lors de cette escale que plusieurs marins furent débarqués pour
insubordination notoire. Il ne restait à bord que 7 matelots parmi lesquels 4
marins âgés de 20 et 21 ans. Est-ce dangereux de s’aventurer dans
l’Atlantique sud avec si peu de bras ? Et Punta Arenas n’offre aucune
possibilité d’enrôler un complément d’équipage
sérieux. Le temps presse et le séjour n’a déjà que trop duré. La Belgica
a pu embarquer de la viande fraîche (et deux pigeons qui serviront plus tard)
et le 14 décembre, à 1 heure du matin, elle quitte son mouillage pour se
rendre au dépôt argentin de charbon. La navigation dans les canaux de la Terre
de Feu est entravée par de nombreux récifs que des algues vertes signalent au
navigateur, mais il est impossible
de les repérer après le coucher du soleil. Il est donc impératif de trouver
un havre lorsque la nuit survient. La région est alors fort peu connue et l’état
major décide de profiter de ces circonstances pour l’explorer.
Le
port d’Havre Hope, une petite baie de l’île London, l’île Basket, une
baie de l’île Londonderry (baptisée par les explorateurs baie du Torrent)
offrent l’abri de nuit et sont successivement visitées. Le temps est épouvantable,
la mer forte et toujours des récifs…
Enfin
le 21 décembre le North West Arm est franchi et vers 8 heures du soir la
presqu’île d’Ushuaia (Ushuwaia comme l’écrit Le commandant de Gerlache)
se dessine à l’horizon. La ville d’Ushuaia, qui dispute à Punta
Arenas le titre de ville la plus méridionale du monde, n’est en 1897 qu’une
simple bourgade composée d’une vingtaine de maisons et d’une chapelle en
bois (aujourd’hui 48.000 habitants), mais sa large baie, bien protégée, en
fait un port idéal. Il avait été convenu que la Belgica renouvelle sa
provision de charbon au dépôt de Lapataïa. Le 23 décembre l’ex-baleinière
y arrive et le chargement de combustible peut commencer.
Le
24 décembre, un feu de forêt se déclare dans la baie. Le commandant envoie
tout son monde à terre afin d’éteindre l’incendie. Les hommes ne sont pas
heureux de ce travail supplémentaire. Adrien de Gerlache, resté à bord avec
Amundsen, profite de l’occasion pour préparer le navire à fêter Noël.
Au
retour des hommes, c’est la surprise et la joie. Des cadeaux sont distribués,
le commandant joue la Brabançonne sur un coelophone (sorte de boîte à
musique à cartes perforées) et par un petit discours il dit compter sur tous,
bien que leur nombre soit réduit. Le 30 décembre, charbon dans les soutes, la
Belgica retourne à Ushuaia.
Le
1er janvier 1898, appareillage vers 11 heures du matin en direction
d’Haberton. A l’approche de la côte, vers 22 heures, le navire s’échoue
sur un banc de roche. L’expédition va-t-elle s’arrêter là ?
Toute
la nuit l’équipage, aidé par des habitants et des marins d’un brick de
passage, exécute manœuvre sur manœuvre afin de dégager la coque. Au moment où
la situation semble désespérée, les couleurs belges sont hissées comme
dernier salut au pays et …. la Belgica échappe à l’écueil.
L’ILE DES ETATS ET LES SHETLAND DU SUD
L’île
des Etats est la terminaison de la chaîne des Andes. A la fin du 19e
siècle elle sert de pénitencier. Le climat y est très hostile (260 jours de
pluie et/ou de grêle par an, température moyenne de 5°7) ce qui rend les évasions
impossible, les détenus peuvent donc y vivre en semi-liberté.
A
l’arrivée de la Belgica le 7 janvier 1898 l’adjudant de la préfecture
maritime propose de l’aide pour faire le plein d’eau. Ceci n’est pas
superflu car les rafales de vent qui s’abattent sur l’île rendent la tâche
difficile.
Après
avoir séjourné une semaine dans ce lieu qui n’a rien de paradisiaque
l’ancre est levée et le cap mis sur les Shetland et la baie de Hughes.
La
traversée se passe à faire des sondages. Le 15 janvier le plus grand brassiage
est obtenu : quatre mille quarante mètres. Il s’agit d’une cuvette à
fond plat située entre l’Amérique et les Terres Australes. Ce sont ensuite
les premiers icebergs entrevus dans la brume persistante, ces masses de glace
qui se détachent avec un bruit semblable à des détonations, bruit que les
membres de l’expédition entendront pendant des mois.
Le
20 janvier la terre est aperçue, la navigation se fait à nouveau entre les écueils
.
Le
22 janvier, la Belgica fait toujours route vers le Sud. Depuis 2 jours les
Shetland du Sud sont en vue, îles volcaniques, désolées (aujourd’hui
revendiquées par la Grande Bretagne, l’Argentine et le Chili).
C’est
dans ces parages que, lors d’une manœuvre, un des matelots fut enlevé par
une lame déferlante. Tout fut fait pour le sauver mais les efforts de l’équipage
restèrent vains. Les couleurs belges sont mises en berne.
DECOUVERTE DU DETROIT de GERLACHE
23
janvier, 5 heures de l’après-midi, la Terre de Graham se dessine dans le
lointain. Les cartes que possède la Belgica ont été relevées par des
chasseurs de phoques anglais ou américains, parfois peu soucieux de mentionner
une île où ces animaux sont nombreux, mais aussi trompés par des nuages ou
des phénomènes de réfraction dans lesquels ils croyaient voir une île, un
mont. Les explorateurs pénètrent ainsi
dans une zone vierge et une joie, une émotion spéciale les étreints. Ils
effectuent vingt débarquements successifs, plusieurs avec difficulté et prélèvent
des échantillons de roches et de graminées, découvrent les îles situées près
de la terre de Graham et le passage vers l’océan Pacifique Austral qu’ils
baptisent DETROIT de GERLACHE . ils sont les premiers à camper en
Antarctique munis de sacs de couchage en peau de renne !! Cette expérience
servira plus tard. Leurs observations faites au théodolite permettent le tracé
de la carte.
Navigation
dans la banquise (Collection MRA - E4930)
Le
parcours du détroit a duré vingt jours et c’est avec un soin minutieux que
la région a été fouillée, toutes données
pouvant être utiles aux navigateurs sont consignées.
Il
faut ici noter quelques noms donnés aux endroits découverts :
Cap
NEYT (le premier souscripteur), îlot Auguste (le prénom du père d’Adrien de
Gerlache), baie BRIALMONT (ingénieur militaire, pour services rendus),
îlot Gaston (frère d’Adrien de Gerlache), baie Charlotte (la fiancée
du commandant en second Decointe), île Brabant, île d’Anvers, Monts
Brugmann, baie de Flandre etc…
BLOQUES
Les
explorations se poursuivent du 13 février
au 2 mars 1898. La Belgica navigue maintenant sur une mer agitée
aux nombreux récifs. La brume ne facilite pas l’avance déjà périlleuse du
navire.
Le
15 février à midi : passage du cercle Antarctique.
Le
16 février, la terre Alexandre (découverte par Bellingshausen en 1821) est
aperçue
Jusqu’au
28 février la banquise est forcée, mais cela s’avère de plus en plus
difficile. Faudra-t-il remonter vers le Nord ou poursuivre ? Adrien de
Gerlache et le commandant en second préfèrent la seconde solution et mettent
le cap au Sud. Ils sont conscients d’avoir pris une décision qui peut mettre
la vie de tous en péril.
Le
paysage devient féerique, le ciel passe du vert pâle au bleu azur. Phoques,
manchots peuplent cet univers glacé. Cependant la dérive vers le Sud s’est
installée, va-t-on s’échouer et où ? Les terres australes
peuvent-elles arrêter le navire ? L’inquiétude s’installe à bord.
Le
8 mars les chenaux de mer libre ont disparus. Une dernière tentative afin de dégager
la Belgica s’effectue à la vapeur. En vain. L’hivernage par 71°26’S et
85°44’O est impossible à éviter. L’équipement du bord n’a pas été prévu
pour une telle circonstance. L’état major et l’équipage renâclent mais
finissent par se rendre à l’évidence : il n’y a pas d’autre
possibilité.
PREMIER HIVERNAGE
Il faut à tout prix s’équiper pour que dans ces circonstances atmosphériques à la limite du soutenable les explorateurs puissent survivre durant les longs mois de l’hiver austral. Le bois embarqué et destiné à ériger des abris sur la Terre de Victoria va servir à construire, sur le pont, une toiture, fermée verticalement à l’aide de planche, l’isolation se fait avec du carton bitumée. Les hommes pourront y travailler plus ou moins à l’abri des intempéries. Ces travaux dureront tout le mois d’avril. Le commandant de Gerlache règle minutieusement les petits détails de la vie à bord de cette « prison ». Des menus à base des conserves emportées sont même établis afin de rompre la monotonie des repas et luxe suprême, la farine stérélisée permet d’avoir tous les jours du pain frais. La pêche améliore parfois l’ordinaire. Les différentes observations se poursuivent. Chacun à sa tache. Il faut cependant noter que l’exiguïté des cabines ou l’état major doit dormir, travailler, prendre des notes provoque certain mécontentement. Mais l’enthousiasme pour les expériences commencées domine et il faut profiter des derniers jours de soleil.
Fin
mai, la banquise se transforme, des blocs se heurtent, se chevauchent et la
pression sur la coque devient inquiétante. La nuit les chocs contre les parois
donnent l’illusion que le navire va craquer ; sous l’action des fortes
pressions l’avant
s’est soulevé, mais la Belgica résiste et tient bon. Le 1er
juin le calme se rétablit. Les commandants avaient cependant envisagé le pire
et pris les dispositions nécessaires afin d’évacuer le navire.
Il faut ici faire état d’un événement grave. Emile Danco était chargé à bord des observations relatives à la physique du globe. Le commandant de Gerlache avait longtemps hésité à accéder à son désir de participer à l’expédition le sachant de santé fragile. Il insistât tant et tant qu’il eut gain de cause.
Sa mort, après plusieurs jours d’abord de grande faiblesse ensuite d’agonie, fut une grande douleur pour l’équipage et l’état major. C’était un ami de de Gerlache et de Lecointe. Le matin du 7 juin, recouvert du drapeau national et enfermé dans un sac en toile à voile, le corps d’Emile Danco fut immergé dans un trou pratiqué à grand peine dans la banquise.
Le nom de Terre de Danco a été donné à la partie de terre resserant au Sud-Est, le détroit de Gerlache.
Les jours qui suivirent furent pénibles à tous. Il fallait cependant surmonter l’état de dépression dans lequel chacun s’enlisait. Il va de soi que les distractions étaient pratiquement inexistantes ; en dehors du travail, jouer au whist, un peu de lecture, rien ne venait rompre la monotonie de leur existence.
Le 30 juin le commandant de Gerlache fait part au commandant en second d’un projet d’exploration vers le Sud. Lecointe y adhère immédiatement et les préparatifs commencent.
Mais le 9 juillet Lecointe commence à ressentir les prémices d’une maladie. Ses jambes sont lourdes et petit à petit les bras suivent et une matin il reste sur sa couchette, paralysé. Il pense qu’il suivra bientôt son ami Danco.
Le 13 juillet, il sort de sa torpeur et parvient à manger un petit filet de manchot. Le 18 juillet cela va de mieux en mieux.
Il n’est pas le seul à être atteint, tous auront à un moment ou à un autre des maux divers (frôlant pour l’un ou l’autre la neurasthénie). Leur teint est verdâtre et ils semblent précocement vieillis.
Ils souffrent du régime alimentaire, du manque de luminosité. Le médecin du bord fait de son mieux. Il donne des « pilules » et conseille de manger la viande coriace et noire des manchots afin d’atténuer l’effet de la nourriture en conserve.